Je me retrouve avec, dans les mains, un livre qui s’intitule « Multivers », avec en sous titre « Mondes possibles de l’astrophysique, de la philosophie et de l’imaginaire ». Je feuillette. Les mots me semblent clairs et pourtant j’ai l’impression de ne pas comprendre leur sens. Ce n’est pas très grave, nous sommes dans un ouvrage de cheminement hypothétique de scientifiques de haut niveau extrêmement spécialisés, quoique multidisciplinaires, comme cet Aurelien Barrau… C’est d’ailleurs lui qui a fait que ce livre se trouve entre mes mains. Oui, parce que ce type était un prof de physique du fiston quand il était en licence. Prof très apprécié, très intéressant, passionnant même. Mais pas assez, sans doute…
Un jour, après avoir décroché la mention « très bien » à sa licence de physique, voilà que le fiston tient ce discours : « Je vais arrêter la physique. J’ai appris ce que je voulais savoir, ça ne m’intéresse plus. »
Ouf ! Pas facile à encaisser…
En même temps, difficile de répondre. Après tout, il a raison : il faut faire ce qui nous intéresse, et pas seulement raisonner en « investissement rentable » qui permettrait de trouver une « bonne place » dans la société. C’est essentiellement sur ce dernier mode de raisonnement que l’individu moyen et son entourage proche fait (font) des choix. Ce qui attendait le fiston, avant ce choix, c’était un poste de physicien médical (les centres de radiothérapie se les arrachent), ce qui lui aurait assuré un revenu confortable après encore deux années d’études seulement…
S’étant souvenu de sa passion pour le logiciel libre, il a bifurqué vers l’informatique. Cependant, il n’était pas assez motivé par l’obtention du diplôme : il a séché les cours qui ne l’intéressaient pas… Mais, a-t-il reconnu, il a appris plein de choses intéressantes !
Aujourd’hui, il est coursier à bicyclette. Vélo toute la journée. Travail essentiellement physique. Cela ne rapporte pas grand chose (le SMIC), mais ça lui plait bien. Il est bien fatigué le soir, et il dort bien…
Je lui ai fait part de mon point de vue : je ne suis pas contre un travail physique, mais l’idéal serait un mi-temps qui lui permettrait de retoucher à l’informatique, domaine pour lequel il présente une aptitude indiscutable. Résultat, il m’a écouté, et demandé et obtenu une réduction de son temps de travail. Pour en faire quoi, alors ? ai-je demandé. Réponse inattendue : pour courir le reste du temps ! J’insiste un peu sur l’idée de faire fonctionner son cerveau, et il me répond que cela ne sert à rien de faire fonctionner son cerveau… Je n’ai pas d’argument valable à lui opposer, objectivement. Car ce monde est sans cohérence ni bonnes intentions. Ce monde est absurde. (Camus rôde toujours dans un coin de ce blog…)
L’attitude du fiston est inquiétante et paradoxalement rassurante…
Inquiétante à première vue, certes, et c’est une inquiétude bien compréhensible d’un parent pour son enfant qui se met un peu « hors-jeu ».
Curieusement, j’ai été rassuré en pensant à une discussion que nous avions eue avec un ami − Patrick − qui se souciait du peu d’enthousiasme de son fils à trouver une profession, une place dans la société. Ils ne veulent plus travailler ces jeunes ! Vraiment ? Pas si sûr. Car ces jeunes sont dynamiques, débordants de passion, et à défaut de savoir ce qu’ils veulent, ils savent ce qu’ils ne veulent pas (la malbouffe − très regardants sur ce point, d’ailleurs −, le gaspillage, la pollution, la compétition, etc.). De mon point de vue, ils refusent le formatage qui leur est imposé. Et ça, c’est rassurant. Le formatage ne permet que de reconduire un système, sans innover, sans risques de changement. Dommage pour une espèce dont le cerveau associatif a la capacité d’imaginer des mondes possibles différents. Se soumettre à un système, c’est assurer l’absence de remise en cause du système. L’attitude de ces jeunes me donne un petit espoir de changement. Toujours plus grand, en tout cas, qu’en adoptant une attitude de soumission.
Après tout, quel est le sens de la reconduction d’un système pas vraiment extraordinaire, où la plupart des individus sont mal traités pour que quelques privilégiés uniquement gardent un pouvoir sans intérêt autre que personnel ?
Tu écris :
« J’insiste un peu sur l’idée de faire fonctionner son cerveau, et il me répond que cela ne sert à rien de faire fonctionner son cerveau… Je n’ai pas d’argument valable à lui opposer, objectivement. »
Cette question je me la suis posée et la réponse que j’y apporte : pour acquérir une indépendance vis à vis d’une hiérarchie.
Plus nous avons de compétence, plus il est facile de trouver le moment de sa propre indépendance.
Plus nous avons de compétence propre plus il est facile de ne pas subir « l’autre »