Quelques mots sur Henri Laborit

Je ne savais pas bien où mettre ce texte. Et puis, je me suis dit qu’une des phrases que cet auteur aimait à répéter était : « nous ne sommes que les autres ». Et il se trouve que dans ces autres qui me constituent, donc, il a lui-même pris beaucoup de place. J’ai ainsi décidé de mettre ce texte dans « le gars… », puisque parler de lui c’est parler de moi. Ou l’inverse…

Henri Laborit est né le 21 novembre 1914 à Hanoï…

Non, ce n’est pas ce que je voulais faire. Je ne veux pas retracer une vie linéaire dans sa chronologie. D’ailleurs, la réflexion se bonifiant avec le temps, il est même préférable de commencer par la fin. Car c’est ce qu’il y a de plus subtile.

Donc, reprenons… Henri Laborit est mort le 18 mai 1995. Triste jour pour ceux qui, comme moi, ont trouvé, grâce à ce grand homme, les réponses qu’ils cherchaient sur le comportement (tristement) humain. Je me souviens comme si c’était hier de Philippe Jullian qui m’a fait part de sa sympathie sous cette forme : « J’ai appris que tu as perdu ton mentor, tu dois être triste… ».
Il est vrai que j’ai peut-être soûlé pas mal de monde à toujours parler de Laborit depuis qu’un jour de 1985, un interne en psychiatrie − Pierre Valadier, qui doit être maintenant pédopsychiatre quelque part (Salut cher Pierre, si un jour tu tombes sur ce texte !) − avait ouvert l’esprit de l’externe que j’étais. Il m’avait dit : « Il faut absolument que tu lises Henri Laborit, tu verras, ça te plaira ! » Et il avait raison. Il avait probablement senti que ma personnalité profonde était parfaitement adaptée à la réception de ces idées totalement anticonformistes. En effet, la lecture des ouvrages de celui qui fut un maitre pour moi, a été une promenade délicieuse, où je découvrais dans une expression écrite parfaite (pour moi, au moins) tout ce que je sentais intuitivement sans arriver à me le formuler. C’était comme un rêve : je n’en croyais pas mes yeux ! Et le plus fort, dans tout ça, c’est que ces écrits n’étaient pas les divagations d’un esprit échafaudant des théories à partir de pures idées, mais étaient le résultat d’un travail scientifique extrêmement sérieux, ce qui est beaucoup plus difficile à démolir. Mais laissons là mon histoire, et revenons à lui, un peu avant sa mort…

Dans son dernier livre qui est le recueil d’entretiens avec son ami Claude Grenié (Henri Laborit : une vie, édité en 1996), on peut lire dans les toutes dernières pages ces mots d’une incroyable portée − surtout quand on connait l’œuvre immense de cet homme −, et d’une humanité rare (p 185) :
« Depuis 1993, j’ai changé. Je me rends compte qu’on ne fait rien dans une vie d’homme, et qu’on n’a jamais rien fait : ne pas se croire profondément ignorant est un manque de lucidité complète. [...]
Que l’on se dise qu’on n’a pas fait grand chose, ou qu’on a rien fait dans sa vie, n’est pas dramatique. On n’est pas là pour faire quelque chose. On est là, autant que possible, pour être bien dans sa peau. »

Arriver à une telle simplicité après avoir passé une vie à progresser dans la découverte de la complexité du cerveau humain me sidère. D’ailleurs, à propos de ses découvertes, il a consacré une grande partie de son temps à vulgariser les résultats de ses travaux pour les rendre accessibles aux non initiés à la biologie. La diffusion de la connaissance aux Hommes était un principe auquel il était très attaché.

Avant d’aborder l’œuvre, je voudrais rester un peu sur la personnalité du monsieur. Ce que j’aime, moi, c’est ce mélange de bienveillance vis à vis de ses semblables (il disait, par exemple, que la violence est avant tout la manifestation d’une souffrance) − ce qui fait de lui, selon moi, un utilitariste −, mais aussi sa perspicacité et sa lucidité dans l’analyse de sa propre personne. J’ai été impressionné par son explication concernant l’étiquette de rebelle qu’on lui prêtait. Il en fait un événement mineur, déterminé non par sa volonté, mais par l’extérieur. D’après lui, quelqu’un ne devient rebelle que parce qu’il pense n’être pas reconnu à sa juste valeur par une société qu’il veut, de fait, changer pour une société qui le reconnaisse. En effet, une personne qui se sent reconnue par une société n’a aucune raison de vouloir la changer, disait-il.

Pour comprendre l’œuvre, il faut comprendre les motivations. Les siennes furent d’abord de reprendre le flambeau de son père médecin des armées (décédé quand lui n’avait que 5 ans), et il a donc été médecin militaire. Attiré par la chirurgie, il a exercé cet art pendant plusieurs années. Il a pu ainsi s’interroger sur les échecs de la chirurgie, et s’est intéressé à l’agression que constitue l’acte chirurgical. Enfin, plus exactement à la réaction de l’organisme à l’agression. En effet, une réaction excessive peut être parfois néfaste (un peu comme une réaction immunitaire qui, se voulant défensive peut finir par nuire à l’organisme). L’utilisation de substances chimiques pour apaiser les patients avant l’intervention et l’utilisation des « cocktails lytiques » pendant l’intervention ont constitué les bases de l’anesthésie moderne, et en particulier de la neuroleptanalgésie. Il a également travaillé sur « l’hibernation artificielle » consistant à ralentir le fonctionnement cellulaire de tout l’organisme en le refroidissant, tout en bloquant les réactions de défense (toujours sur le même principe de limitation de la réaction de l’organisme à l’agression), qui se pratique pour les opérations nécessitant une circulation extra-corporelle (à cœur ouvert, par exemple).

L’idée d’utiliser certaines de ces drogues sur les malades psychiatriques a ouvert une nouvelle voie : celle de l’utilisation et du développement des médicaments en psychiatrie. Tout naturellement, l’étude des effets de ces substances l’ont amené à s’intéresser au fonctionnement du cerveau humain. Dès lors, sa motivation essentielle fut de comprendre ce fonctionnement. Ce qu’il en tira lui permit de dégager des grandes lignes permettant d’imaginer la possibilité d’un changement de comportement : seule la connaissance permet d’agir autrement que par automatisme (« Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change. » est la conclusion du film Mon oncle d’Amérique). Connaissance des mécanismes de fonctionnement de tous les niveaux d’organisation, de la molécule à l’organisme entier, et jusqu’à l’influence du milieu sur l’organisme.

Esprit curieux de tout, il a toujours refusé de s’enfermer dans un domaine de compétence. C’est d’ailleurs cette interdisciplinarité qui lui a permis d’ouvrir de nouvelles voies et d’avancer autant sur la connaissance du cerveau humain.

Le désir de comprendre les mécanismes intimes des échecs de ses opérations chirurgicales pourtant techniquement réussies, l’on poussé à se mettre à la physiologie, la physiopathologie, puis la biochimie (et même la physique des particules…) pour aller toujours vers le plus intime. Il a compris l’importance du système nerveux dans toutes les « agressions », qu’elles soient physiques ou psychiques, ce qui l’a amené à approfondir la neurologie, d’un point de vue anatomo-physiologique mais aussi psychologique. Il a été le premier à avoir l’idée d’utiliser les psychotropes, comme nous l’avons vu. Il était alors impossible de ne pas procéder par « englobement » : en allant vers le plus intime, il a compris que chaque niveau d’organisation (de fonctionnement) est contrôlé à un niveau sus-jacent, par un régulateur lui-même régulé (autrement dit, par un servomécanisme) : les réactions chimiques sont contrôlées par les enzymes, elles-mêmes contrôlées par la machinerie cellulaire, cellule elle-même contrôlée par des systèmes (ensemble d’organes concourant à la même fonction) assurant l’équilibre interne de l’organisme. Mais cet organisme est lui-même dépendant des conditions du milieu extérieur.
Laborit a bien compris que l’environnement ce n’est pas seulement les espaces verts, mais surtout les autres, qui recherchent les mêmes « objets gratifiants ». C’est la compétition, qui ne peut entrainer qu’insatisfaction (il y a toujours quelqu’un à « combattre »).
Changement de niveau encore une fois, et la sociologie devient un nouveau terrain d’exploration. Comme pour chaque niveau d’étude, il est toujours question de cybernétique, c’est à dire de l’étude de l’échange et du contrôle de l’information entre les éléments d’une structure.

La partie probablement la plus intéressante des travaux de Laborit concerne le comportement de l’homme en société. Car un homme qui grandit hors d’une société humaine n’est rien d’autre qu’un animal sauvage. Les capacités mentales d’un homme ne sont que le résultat d’un apprentissage. Il écrira souvent que « nous ne sommes que les autres ». Il a démonté les mécanismes de l’apprentissage par la récompense et la punition, d’abord, puis par l’éducation qui n’est qu’un formatage − ce qu’il dénonçait régulièrement en arguant du fait que la particularité du cerveau humain était sa capacité d’imaginer, et que ce qu’on appelle l’éducation consistait essentiellement à surtout ne pas laisser l’imagination se développer chez l’enfant − qui permettra à un système contrôlé par des dominants de se maintenir… dans l’intérêt des mêmes dominants, bien sûr. Récompense et punition seront source de gratification : en cherchant la récompense et en évitant la punition, cela produit le même résultat qui est du plaisir.

« Un système nerveux, ça sert à agir. » Lorsqu’il y a un danger, les réponses possibles sont la fuite ou la lutte. Mais il existe une troisième possibilité : lorsqu’il ne peut pas agir, un organisme se met en inhibition de l’action. Il ne bouge plus. C’est l’attente en tension, en attendant que « ça passe ». Autrement dit, tout l’organisme se prépare à la fuite ou la lutte en provoquant des bouleversements dans l’organisme (redistribution de la vascularisation, accélération cardiaque, etc.) qui, s’ils durent trop longtemps seront à l’origine de véritables maladies (hypertension artérielle, infarctus, accidents vasculaires cérébraux, etc.). La socioculture interdisant d’agir dans certaines circonstances peut provoquer les mêmes effets, car cela constitue une inhibition de l’action. De même quand il y a déficit en informations, ou excès d’ailleurs, car le résultat est le même : l’impression de ne pas contrôler son environnement, ce qui s’accompagne d’angoisse.

Mais je ne vais pas reprendre tout ce qu’il a écrit − et avec talent ! Je voulais juste donner envie d’aller regarder tout cela de plus près, en parlant de ma rencontre avec son œuvre, et de l’essentiel de ce que cet homme m’a apporté. Il y a ses livres « grand public » à lire, et aussi l’excellent film Mon oncle d’Amérique, d’Alain Resnais, à voir absolument… Je ne voulais pas non plus reprendre tout ce qu’il a fait, avec notamment sa participation au « groupe des dix », à la formation des urbanistes, etc. Tout cela est facile à trouver sur Internet.
Inutile de dire, à ce propos d’Internet, qu’il voyait comme une « ouverture » majeure (lui qui ne voyait la possibilité de progrès que dans les systèmes ouverts…) le jour où les humains pourraient communiquer directement entre eux sans passer par les médias officiels contrôlés par les dominants… Visionnaire, quoi.

Dans ce tableau extrêmement respectueux et élogieux que j’ai dressé du personnage, une ombre vient pourtant s’inscrire. Une question à laquelle je n’arrive pas à répondre, et qui restera comme une contradiction inexplicable entre sa pensée et ses actes : pourquoi diable a-t-il accepté la Légion d’honneur ? (citation, au passage, de son créateur, Napoléon 1er : « On prétend que la Légion d’honneur est un hochet. Eh bien, c’est avec des hochets que l’on mène les hommes. ») Curieux de la part de celui qui a écrit l’Éloge de la fuite, invitation à fuir un système malsain (toujours plus de production, de croissance, de bénéfices, de compétitions, et de pouvoir aux dominants, mais ne se préoccupant pas du bien-être des humains).

PS : Napoléon a eu cette autre phrase : « Bien analysée, la pensée politique est une fable convenue, imaginée par les gouvernants pour endormir les gouvernés. » Cela aurait pu être de Laborit… (Beaucoup d’intuition ce Napoléon…)

PPS : J’avais déjà écrit quelque chose sur Laborit, à propos d’une réflexion sur les grades (sortes de hochets…) en aïkido : ici

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