Avant de commencer, je voudrais dire quelques mots sur ce qu’est un Maitre.
Un Maitre est quelqu’un qui montre, par sa manière de vivre, une voie possible pour grandir l’Homme. Selon moi. Reste à définir ce que signifie « grandir l’Homme ». La réponse a déjà été évoquée souvent dans ce blog : l’utilitarisme, autrement dit l’utilisation de l’intelligence dans l’intérêt du plus grand nombre − l’intérêt étant, ici, « le plus grand bonheur ». C’est parfois simplement quelqu’un qui suscite une certaine fierté d’être humain (observez, vous verrez que ce n’est vraiment pas fréquent…).
Dans ma vie, j’aurais pu rencontrer de telles personnes en médecine − où les professeurs sont parfois appelés Maitres. J’ai cru en rencontrer, mais le niveau s’est avéré être, finalement, plutôt bas. Sauf une fois…
Même si ce n’est pas l’objet de cette lettre, il faut absolument que je raconte ma rencontre avec le seul professeur de médecine qui m’a semblé être un Maitre. Je l’ai malheureusement peu connu. Je dois cette rencontre à un ami qui m’a conseillé d’aller le voir pour faire ma thèse car, m’avait-il dit : « Je suis sûr que vous allez bien vous entendre ! ». De fait, je suis allé voir le professeur Louis DAVID, pédiatre, qui a accepté d’être mon président de thèse. Je ne raconterai que deux anecdotes.
La première fois qu’il m’a étonné c’était par sa simplicité. Un jour, alors que nous discutions dans son bureau, nous avons été interrompus par un coup de téléphone. Il a répondu, puis, en reposant le combiné, il a eu cette phrase à mi-voix (je n’ai jamais su s’il s’adressait à lui-même ou à moi…) : « Je n’arriverai jamais à m’y faire d’être appelé professeur… ». Ce que j’ai ressenti à sa manière de le dire, je l’ai interprété comme s’il n’en voyait pas l’intérêt et, surtout, n’y voyait aucun honneur. Autant dire que le personnage dénotait singulièrement parmi ses pairs.
Une autre fois où je suis allé le voir pour ma thèse, je lui ai parlé d’un problème qui me tourmentait. En effet, je ne voulais pas mettre de dédicaces sur les premières pages, comme cela se fait traditionnellement. J’ai toujours trouvé cela impudique − voire parfois débile, ou même grotesque − de faire des dédicaces publiques (publiées, quoi). J’en avais parlé à un ami qui m’avait dit : « Hou là là, t’es fou ! C’est obligatoire de mettre des dédicaces ! ». Je suis donc venu en discuter avec le professeur pour lui donner mon avis sur la question et lui demander si cela lui posait problème. Sa réponse a été la suivante : « Aucun !… Et pour cause, parce que moi non plus je n’ai pas fait de dédicaces pour ma thèse… Et j’aime autant vous dire qu’à l’époque, c’était beaucoup plus mal vu qu’aujourd’hui ! ». Cet entretien a été un rare moment de très grand bonheur intellectuel partagé avec un professeur…
Je l’ai écrit plusieurs fois, et je vais me faire un plaisir de le répéter : LE Maitre, pour moi, c’est Henri LABORIT. J’aurais toujours le regret de ne pas être allé, comme j’ai eu souvent envie de le faire, juste lui serrer la main… Même si cela n’a vraiment pas beaucoup d’importance par rapport à ce qu’il nous a laissé, j’aurais aimé avoir eu un contact physique avec cet humain-là.
Bon, après ces digressions, venons-en au fait, avec cette lettre à un Maitre…
Mon cher ami, tu es un Maitre et tu ne le sais pas.
Tu n’es pas un Maitre de médecine ou d’art martial. Non, ta spécialité à toi, c’est la générosité. Quand je pense à la générosité, c’est à toi que je pense. Tu en as fait un art de vivre. Tu as transformé par ton exemple nombre de personnes, comme moi, qui t’ont côtoyé. Tu nous as montré un chemin original, très différent du formatage courant. Ton credo à toi − je dirais même ta nature − c’est de faire passer l’autre avant toi. Limite abnégation. Ça surprend parce que c’est très rare.
Ce qui surprend aussi, surtout, c’est que cette générosité est naturelle, chez toi. Beaucoup de gens sont généreux, mais après un effort, une réflexion, un choix.
Je n’ai aucun doute sur le fait que si aujourd’hui je prône la gratuité autant que possible, tu n’y es pas pour rien. J’ai réfléchi. Pendant longtemps j’ai considéré que tout travail méritant salaire, j’étais contre le bénévolat. J’avais même tendance à voir les bénévoles comme des excentriques déconnectés de la réalité − en particulier économique. Aujourd’hui, je pense autrement. Je crois que la remise en cause de l’argent comme principal moteur de la vie − ou de l’échange − est d’une nécessité absolue. Tout est ramené à l’argent… Pourtant, le bon sens nous apprend que ce qui a de la valeur n’a pas de prix. La santé, l’amitié, ou le temps, par exemple. Or, la très grande majorité des individus les négligent uniquement pour le gain. Bien sûr, il y a du monde pour dire que c’est bien vrai, ça… mais combien le mettent en pratique en changeant de comportement, en se donnant des priorités cohérentes avec cette pensée ? Combien sont capables de renoncer aux sirènes de l’argent ?
Dans cette voie de la générosité, tu te retrouves avec, en prime, des qualités qui sont comme des conséquences de la première : la simplicité et la sincérité ; parce que le seul intérêt à n’être pas sincère, c’est lorsqu’on a une idée de derrière, qu’on essaie de manipuler les autres à des fins personnelles. Souvent nous nous retrouvons à ne pas comprendre pourquoi les gens fonctionnent comme ils fonctionnent. Peut-être parce que c’est simplement incompréhensible… lorsqu’on ne se préoccupe pas essentiellement de soi.
En fait, je pourrais continuer longtemps avec les vertus qui sont tiennes, parce qu’elles s’enchainent (le cercle vertueux, peut-être), comme l’intégrité, la fidélité à sa parole − la dignité quoi −, etc.
Pour comprendre ta manière d’être, il faut imaginer comment tu vois le monde. Cela se traduit, je trouve, par un mot que je n’aime pas trop dans son sens original : la famille. Tu lui donnes dans les faits un sens tellement plus large qu’il devient intéressant : tu te comportes avec ceux que tu connais un peu comme n’importe qui se comporte seulement avec ceux de sa propre famille de sang. Ça fait un peu de nous des frères, quoi. Et ce sentiment de fraternité n’est pas si fréquent.
Voilà, mon p’tit gars, pourquoi de temps en temps je t’appelle « Maitre Rachid ». C’est pas pour plaisanter… Vraiment pas !
Ceux qui le connaissent l’avaient peut-être reconnu, mon ami… et frère parmi mes frères et sœurs de cœur.