Les vieux… C’était le sujet d’une des « journées du SAMU de Lyon ». Enfin plus exactement, c’était « Prise en charge du sujet âgé en urgence ». C’est plus correct. « Vieux », c’est vilain comme mot.
Je m’y suis rendu pour deux raisons. La première c’était parce que mon amie Florence avait préparé le colloque et avait réussi à « avoir » − elle n’en était pas peu fière − le Dr Marc Giroud, président de SAMU de France. Tu verras, il est génial, qu’elle disait… (C’est comme les films : plus on nous dit qu’ils sont bons, plus on est déçu quand on ne les trouve pas bons… ).
La seconde raison, c’était que j’étais en plein dans ma prise de conscience sur la réanimation de la personne âgée (arrêt cardiaque : y a-t-il un pilote dans l’avion ?) et ses limites – enfin plus précisément son absence de limites.
Je vous explique ce qu’est une prise de conscience : brutalement, un jour, vous arrivez à mettre les mots dans le bon ordre, ce qui constitue la phrase suivante : « Mais qu’est-ce-que je fais ? », et en prime, vous avez une réponse: « N’importe quoi ! ». Je me disais que ce pouvait être une bonne occasion de (re)mettre le problème sur la table.
Lorsque, ce jour là, j’ai évoqué ce problème de la limite de la réanimation de la personne âgée, il a été balayé immédiatement, sans aucune discussion possible, en arguant du côté strictement « déontologique », personnel, du problème.
Le lendemain, j’envoyais le courrier suivant à mon amie…
« Salut Floflo,
L’intérêt de l’écriture, c’est qu’on a le temps de se remettre les idées en place tranquillement avant de les exprimer.
Je vais faire un petit résumé de ce que je retiens de notre petite réunion d’hier. Tu pourras constater que, comme d’habitude, je suis plutôt critique, voire sombre…
Monsieur Giroud est un monsieur à l’apparence et à l’expression plutôt sympathiques. Mais mon jugement à son égard sera sévère, car il m’a fait perdre mon temps. A l’analyse objective, j’en conclurais que c’est un « politique » dans le sens le plus péjoratif du terme.
Je m’explique :
Dire avec empathie ce que l’audience veut entendre, j’appelle cela de la démagogie. Bien sûr, nous sommes de la chair souffrante, nous autres médecins urgentistes et assimilés (faisons donc passer les anesthésistes pour des assimilés). Et personne ne prend notre souffrance en considération. Certes. Mais rien que nous ne savions déjà.
Pire : le seul point sur lequel il faudrait jouer est la reconnaissance. Là-dessus, Laurent M. nous explique qu’au nom de la pyramide des âges du Service, il faut sacrifier les contractuels d’âge moyen. Autrement dit, un gars du métier propose de traiter ses confrères (en souffrance et donc en besoin de reconnaissance) avec le même mépris que la société elle-même. Nous ne sommes pas près d’avancer si dans nos propres rangs nous sommes dans l’autodépreciation. Une réaction du syndicaliste président ? Une autre fois…
Pourtant, j’ai déjà évoqué la question dans un courrier destiné à nos confrères, et j’avais montré que les départs se font spontanément au fil du temps, permettant à la pyramide de se rajeunir régulièrement. Bon, ce n’était pas le sujet.
Pas plus que la RCP (Réanimation Cardio-Pulmonaire) chez le sujet âgé, si j’ai bien compris l’intervention de Giroud sur cette question. Mais alors c’était quoi le sujet ? Ce que nous savons déjà ? Qu’il faut s’occuper humainement des vieux ? Nous sommes tous d’accord là-dessus, et cela ne pose pas de problème : nous sommes bien-sûr disposés à aller soulager l’OAP même si celui qui l’a constitué dépasse les 95 ans. Donc, clairement, nous n’avons avancé sur rien, concrètement.
Pour ma part, entendre des louanges sur nous-même ne m’intéresse pas. Je voudrais améliorer la pratique par le chemin difficile de la mise en lumière de ce qui nous gêne, de ce qui est soigneusement évité, éludé, étouffé même. Comment pouvons-nous encore fuir la question de la limite de la RCP ? L’âge ne serait pas un critère, pour ne pas faire de l’ « agisme » ? Mais le pire, c’est de ne pas vouloir reconnaitre la différence. Et non, un vieux n’est pas un jeune, et ne doit pas être traité comme un jeune.
J’ai entendu Edgar Morin reprendre une citation à méditer : « Il vaut mieux rajouter de la vie à ses jours, que des jours à sa vie » Tout est dit. Posons-nous la question de l’intérêt général de la RCP, en mettant de côté un intérêt individuel qui est du domaine de l’irrationnel. Donc non, je ne suis pas d’accord avec Giroud, le problème n’est pas humain mais social, donc à ne pas traiter avec humanité (Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce humain d’obliger un être usé à continuer un chemin qui se termine ?), mais par la loi. Encore une fois, je ne crois pas que ce soit aux individus de porter cette responsabilité, mais à la collectivité… Comme pour l’interruption volontaire de grossesse, qui ne peut pas être traitée au coup par coup, sans cadre légal, même s’il est très difficile d’en mettre un.
Donc, qu’est-ce qu’on fait ? Les courriers que j’ai lancés restent dans les tiroirs. Tant pis. J’ai perdu encore une demie journée en discussions stériles. Tant pis. La prochaine fois je ne viendrai que pour la convivialité de la 2è mi-temps qui, finalement, est la seule ayant un intérêt.
C’est pas très réjouissant comme conclusions, mais je m’en fous. Ce qui compte c’est l’objectivité des faits, l’objectivité de l’immobilisme de la pensée médicale même dans le syndicalisme.
A ce propos, le colloque tombant en même temps que le début de la grève… Laisse-moi rire ! C’est quoi une grève où on est réquisitionné avant même de commencer ? Du cinéma, non ?
Bon, moi je ne prends pas la peine de signaler au secrétariat que je ne serai pas là tout en étant là. Je trouve aussi ridicule de faire une grève de cette manière que de voter pour « blanc bonnet » ou « bonnet blanc ». Pas de temps à perdre avec ces conneries. Je crois, comme le dit Michel Onfray, que la vraie politique se fait localement, à son échelle, en luttant contre toutes les « situations fascistes », en se rebellant. Crois-moi, c’est plus difficile que de mettre une enveloppe dans une urne. Les courriers que j’ai envoyés (et tu n’en as lu qu’une petite partie car j’ai eu des échanges « ciblés » extrêmement virulents), certes amusants pour les autres, m’ont coûté cher à moi qui ai le conflit en horreur.
Mais qui a dit que faire de la vraie politique n’impliquait pas un prix à payer ? »