À un ex-ami

Un jour, je suis tombé sur une émission de télévision à laquelle était invité BHL. Une question lui a été posée : « Si vous saviez que vous alliez mourir dans les 24 heures, que feriez-vous ? ». Froncement de sourcils du philosophe qui, après un silence ni trop long ni trop court (il sait y faire, l’animal !), offre enfin sa pensée profonde au public : « Je crois que j’appellerais des amis avec qui je suis fâché, pour partir tranquillement après une réconciliation… parce que je me dis que tout cela n’était pas très grave, au fond… » Enfin, quelque chose d’approchant, quoi. Applaudissements de la salle, du présentateur, des autres invités. Le philosophe avait puisé dans sa plus profonde réflexion, et avait produit une sentence visiblement au goût de son public…
J’étais abasourdi.
Comment un soi-disant philosophe peut-il sortir quelque chose d’aussi nul ? Parce qu’il faut être logique : soit on se fâche avec des amis pour de bonnes raisons, auquel cas il est inutile d’y revenir, même juste avant de mourir ; soit on pense que ce n’était pas grave, auquel cas pourquoi attendre la fin de sa vie pour se réconcilier ? Autant le faire tout de suite, non ?
Bon, cette petite introduction pour dire que moi je ne changerais rien, de mon côté, devant une question qui concernerait les ex-amis… Voici ce que j’ai écrit, un jour, à l’un d’eux : à un ex-ami, donc…

Ce qui suit sont les quelques phrases qui me sont venues immédiatement après notre dernière rencontre ratée.‭ ‬Il est vrai que le ton est sec,‭ ‬mais il est vrai aussi que j’étais plutôt mécontent.‭ ‬J’avais écrit sans vraiment l’idée d’envoyer,‭ ‬juste pour me clarifier l’esprit.‭ ‬En relisant aujourd’hui,‭ ‬je ne trouve pas de modification à apporter,‭ ‬toutes les idées restent les mêmes,‭ ‬toutes les émotions restent les mêmes…‭ ‬sauf une‭ ‬:‭ ‬je ne suis pas du tout dans la colère,‭ ‬mais dans le détachement‭ (‬est-ce sagesse ‭?)‬.‭
Pourquoi t’envoyer tout cela alors‭ ? ‬Eh bien,‭ ‬pour‭ ‬deux ‬raisons‭. ‬La première,‭ ‬je dois l’avouer,‭ ‬m’a été suggérée par ceux qui,‭ ‬me demandant si j’avais de tes nouvelles,‭ ‬se sont retrouvés à entendre cette histoire et m’ont persuadé qu’il était important de te transmettre mes impressions.‭ ‬La seconde est que peut-être‭ — ‬sait-on jamais‭ — ‬tu pourrais en retirer quelque chose.‭ ‬Voici le texte en question :

Je vais te raconter quelque chose que peut-être tu auras du mal à comprendre…‭ ‬C’est un peu comme expliquer quelque chose à un gosse‭ ‬:‭ ‬est-il en mesure de comprendre‭?

Donc voilà…

Chez Patrick‭ (‬qui nous a reçu très amicalement,‭ ‬en ayant pris sa journée‭ — ‬avec pour seule condition de le prévenir un peu à l’avance‭ —)‬,‭ ‬nous avons bien rigolé.‭ ‬Nous avons passé une bonne journée entre amis,‭ ‬tu vois quand les amis sont contents de vivre au présent‭ ‬:‭ ‬contents d’être où ils sont et avec qui ils sont.‭ ‬Pas d’ombre perceptible au tableau.‭ ‬En fait,‭ ‬l’ombre je l’ai sentie s’installer insidieusement.‭ ‬Ça commence par quelque part dans le corps‭ (‬peut-être le ventre‭) ‬et ça finit dans le cerveau.‭ ‬Une espèce de lame de fond qui essaie d’émerger,‭ ‬et qui réussit à transparaitre au travers de phrases qui ignorent le registre dans lequel elles s’inscrivent.‭ ‬Style‭ ? ‬Par exemple,‭ ‬sur un ton bizarre,‭ ‬cette phrase sortie de ma bouche‭ ‬:‭ «‬ Patrick,‭ ‬tu diras à D… qu’il a perdu un ami‭ !‬ ‭»‬…‭ ‬Suivi d’un éclat de rire général,‭ ‬qui lui-même est suivi de‭ ‬:‭ «‬ Ça vous fait rire,‭ ‬mais je ne ris pas‭!‬ ‭»‬.‭ ‬Je n’étais pas moi-même sûr de plaisanter.‭ ‬Tu sais pourquoi‭ ? ‬Parce que cette transformation du ressenti vers le compris se fait tout doucement,‭ ‬comme pour ne pas brusquer un cerveau encore incapable de regarder en face la dure réalité.‭ ‬Parce que la raison,‭ ‬peu à peu,‭ ‬arrive a mettre des mots sur les faits.‭ ‬Et ces mots,‭ ‬durs,‭ ‬sont‭ ‬:‭ ‬Jean-Michel ne nous respecte pas.

Alors,‭ ‬bien sûr,‭ ‬la parole est à la défense‭ ‬:‭ «‬ Jean-Mi on le connait,‭ ‬il est comme ça,‭ ‬il ne pense pas à mal,‭ ‬on sait qu’on ne peut pas compter dessus tant qu’on ne l’a pas vu,‭ ‬etc. ‭» ‬Bien…‭ ‬Et alors‭ ?
« Mais Jean-Mi,‎ ‏tu sais bien,‭ ‬il est généreux,‭ ‬il te donnerait sa chemise. ‭»‬ ‬Bien…‭ ‬Et alors‭?

Parce que faut être clair avec soi-même‭ ‬:‭ ‬j’en ai rien a foutre qu’un ami me donne sa chemise,‭ ‬qu’il soit généreux,‭ ‬qu’il ne pense pas à mal.‭ ‬Moi,‭ ‬ce que je veux,‭ ‬c’est me sentir bien,‭ ‬en confiance.‭ ‬Et quand on ne me respecte pas,‭ ‬je ne me sens ni bien,‭ ‬ni en confiance.‭ ‬Et ce ne sont pas que des mots,‭ ‬ce sont des mots qui viennent du fond du coeur‭ (‬ou du corps,‭ ‬je ne sais pas‭)‬.‭ ‬Et tu sais que ces mots-là relèvent d’un registre inverse de la légèreté,‭ ‬de l’amusement,‭ ‬de l’humour.‭ ‬Il n’est donc pas question de les balayer d’un revers de main,‭ ‬ou de faire semblant de les ignorer.

Quand je ne comprends pas une situation,‭ ‬j’essaie de redistribuer les rôles.‭ ‬Si moi,‭ ‬après que les potes aient prévu,‭ ‬décidé,‭ ‬convenu‭ (‬le tout en fonction de moi avant tout‭ — ‬c’est à dire de toi puisque je me suis mis à ta place‭ —) ‬de venir me voir dans mon trou‭ (‬même si c’est un joli trou,‭ ‬ce n’est pas le trou qu’ils sont venus visiter‭)‬,‭ ‬je ne peux absolument pas être présent‭ (‬insistons sur le‭ «‬ absolument pas ‭») ‬pourrais-je faire moins que m’excuser‭ ? (‬une autre option était de repousser la date car rien ne nous obligeait à venir ce jour-là.‭) ‬Nous sommes différents,‭ ‬certes,‭ ‬mais nous réagissons tous de la même manière sur certains points,‭ ‬et nous supportons tous assez mal d’être‭ «‬ pris pour un con ‭»‬.

Pour revenir à l’introduction,‭ ‬peux-tu comprendre‭ ? ‬Je me pose la question parce que la réaction des autres montre qu’ils te prennent pour ce que tu es‭ ‬:‭ ‬un gosse…‭ ‬à qui on peut excuser un caprice,‭ ‬un manque d’éducation‭ (‬pas de remarque là dessus,‭ ‬car les rapports humains sont ce qu’ils sont,‭ ‬et que certaines règles sont nécessairement réflexives…‭ ‬rendant coupable de pléonasme l’expression‭ «‬ respect mutuel ‭»)

Alors je sais,‭ ‬et je suis d’accord avec toi,‭ ‬c’est le plus grand compliment qu’on puisse faire à un adulte‭ ‬:‭ ‬être resté un enfant,‭ ‬parce qu’un enfant c’est moins con qu’un adulte,‭ ‬parait-il.‭ ‬Mais,‭ ‬tu le sais‭ (‬yin/yang‭) ‬tout est fait de lumière et d’ombre…‭ ‬Et dans‭ «‬ gosse ‭» ‬on entend‭ «‬ curieux,‭ ‬sincère,‭ ‬simple,‭ ‬ouvert… ‭»‬,‭ ‬mais,‭ ‬si on écoute bien,‭ ‬on entend aussi‭ «‬ sale gosse ‭»‬,‭ ‬tu sais celui qui ramène tout à lui sans se préoccuper des autres.‭ ‬Donc c’est un‭ «‬ package ‭»‬,‭ ‬et ce n’est finalement ni mieux ni pire qu’un autre état,‭ ‬ne nous leurrons pas.

Il faut que tu te renseignes un peu plus sur Michel Onfray.‭ ‬Il explique que toute relation saine suppose un contrat‭ (‬l’idée n’est pas nouvelle car elle existe déjà avec Epicure‭)‬.‭ ‬Il ajoute aussi qu’il faut éviter les individus incapables de contracter.‭ ‬Il les appelle les‭ «‬ délinquants relationnels ‭»‬,‭ ‬autrement dit des gens incapables de s’engager,‭ ‬de tenir une parole donnée,‭ ‬d’avoir le souvenir de ce qu’ils ont dit.‭ ‬En bref,‭ ‬en qui on ne peut pas avoir confiance.‭

Il dit aussi autre chose,‭ ‬ce Michel Onfray‭ ‬:‭ ‬il dit que chaque individu se trouve au centre d’un dispositif,‭ ‬et que tout autour de lui il y a des cercles plus ou moins proches sur lesquels il positionne des gens,‭ ‬en fonction des marques d’amitié‭ (‬petite parenthèse pour dire que selon lui l’amour ou l’amitié n’existent pas,‭ ‬mais qu’existent seulement des preuves d’amour et des preuves d’amitié…‭ ‬donc que rien n’est acquis,‭ ‬que l’attention doit être de tous les jours‭)‬.‭ ‬Et chaque individu se trouve sur un cercle des autres dispositifs.‭ ‬Rien n’est fixe,‭ ‬tout est en mouvement,‭ ‬et un changement d’orbite,‭ ‬voire une éjection,‭ ‬est toujours possible.‭ ‬C’est la vie,‭ ‬le mouvement.‭ ‬Il parle même d’une nécessité d’élection et d’éviction,‭ ‬puisque,‭ ‬en bon athée,‭ ‬il ne s’oblige pas à aimer autrui comme soi-même.

À la question‭ ‬:‭ «‬ Ce qui s’est passé,‭ ‬était-ce grave‭ ?‬ ‭»‬,‭ ‬ma réponse est : oui. ‬Mais pour finir sur une note d’espoir,‭ ‬à la question‭ «‬ Est-ce désespéré‭ ?‬ ‭», ‬je répondrais que je ne sais pas…‭ Mais,‭ ‬en attendant,‭ ‬c’est désespérant…

Un jour tu as dit‭ ‬:‭ «‬ Marco,‭ ‬il ne négocie pas,‭ ‬m’sieurs dames‭ !‬ ‭» ‬Tu avais déjà raison,‭ ‬et tu sais quoi‭ ? ‬Ça simplifie beaucoup la vie.

Tu l’auras certainement senti,‭ ‬je suis un peu déçu,‭ ‬mais en même temps je pense que rien n’est grave…‭ ‬finalement.‭ ‬J’imagine que tu dois penser que c’est même distrayant,‭ ‬non‭ ?

Comme on ne pouvait pas compter sur toi,‭ ‬et que maintenant il ne faudra plus compter sur moi,‭ ‬je pense que notre‭ «‬ revoyure ‭» ‬devient bien aléatoire.

Sa réponse fut :
titre : « tempus fugit » ;
texte : « Marco, L’esprit souffle où il veut. »
Oui, moi non plus je n’ai pas compris…

Conclusion : n’écoutez pas BHL, et respectez-vous, avec vos amis, pour ne pas vous poser de questions débiles 24 heures avant de mourir !

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2 Responses to À un ex-ami

  1. docteurdu16 says:

    On ne peut être, à la fois, que d’accord et pas d’accord, avec ce que vous avez écrit.
    Tellement général.
    Pour faire le cuistre, je vais faire deux citations, l’une de mémoire, de Blaise Pascal, l’autre mot pour mot de Milan Kundera (qui a écrit sur les trahisons de l’amitié des phrases d’une grande acuité : la trahison de Kakfa par Max Brod, la trahison de Stravinski par Ansermet).
    Pascal : Si nous savions ce que l’on dit de nous il n’y aurait pas plus de quatre amis sur terre.
    Kundera : “L’amitié, c’est être un gardien devant la porte où se cache la vie privée, c’est être celui qui n’ouvrira jamais cette porte et qui à personne ne permettra de l’ouvrir”

  2. la future ex d'un ami says:

    Je ne m’étais jamais intéressée à tes « écritures » mais quelques phrases m’ont inspirée et notamment la conscience que l’on peut avoir de faire face à un adulte ou à un « sale gosse » et du rapport que celui-ci à l’amour….c’est vrai, enfin pour moi car une vérité n’appartient qu’à celui qui l’a dite, il existe autant de vérité que d’individus, et, cela va tout de suite nuancer mes propos : l’amitié et l’amour n’existe pas selon Jean-Mi et qu’il n’existe que des preuves d’amitié ou d’amour….et, bien il y a probablement d’autres sales gosses autour de toi, dont un qui considère que l’amour ne peut se reconnaître que par des preuves quotidiennes, un dépassement de soi, des exemples sonnant et trébuchant : pas de preuves visibles et tangibles, alors le quotidien appartient au mensonge….finalement, l’amitié et l’amour appartiennent plutôt à notre part d’hédonisme, d’ouverture d’esprit et de non jugement…..mais tout cela ne coïncide pas avec un esprit trop entier où l’on considère qu’il y a une preuve ou non. Alors attention aux contradictions : on ne peut être suffisamment aimant en étant trop entier……