Merde… Elle est morte, ma petite maman…
La nouvelle est tombée à 2 h 45. J’essaie de joindre le frangin, celui qui habite aussi à Lyon. Sans succès. Bon, j’y vais seul… direction la clinique… service réanimation. Je roule à vingt à l’heure dans les rues désertes de Lyon. Il est vrai qu’on m’a dit de ne pas me presser, le temps de la préparer…
Je suis étonné de ma réaction. Ou plutôt de mon absence de réaction. A l’annonce de la nouvelle − pas vraiment attendue −, mes entrailles ne se sont pas manifestées, mon rythme cardiaque n’a pas bougé d’un point. En roulant, rien de plus. En arrivant sur place et en regardant le corps de ma mère vidé de son esprit (si, on voit tout de suite qu’il n’y a plus rien dedans !) non plus. Je suis reparti dans le même calme, et aussi lentement qu’à l’aller.
Ce moment au milieu de la nuit a été mon moment à moi, entre ma petite maman, morte, et moi. Personne d’autre avec qui partager. Un mauvais moment n’est pas forcément à partager, finalement. J’ai goûté à la douceur de la solitude de ce moment-là. Douceur que je n’aurais jamais pu imaginer… C’était un adieu paisible, sans douleur ni tristesse, pour celle qui m’a porté, élevé, aimé. Et que j’aimais tant…
Curieux, ce détachement. Je me suis dit : « Tiens, serais-je vraiment un philosophe, à ranger du côté des stoïques… ou peut-être − pourquoi pas ? − des cyniques ? » Bah, c’était compter sans la fatigue.
Tant que j’étais seul, ça allait. Le problème ça a été de transmettre la nouvelle. J’ai rappelé le frangin à 7 h 30, et là, une émotion incontrôlable m’a envahi : impossible de parler sans quelques sanglots. Pareil en appelant les enfants. Incompréhensible (parce que j’essayais quand même de comprendre). Cette émotion n’était pas logique. Je n’étais ni triste, ni nauséeux, ni mal… De la pure émotion, sans aucune manifestation somatique que des sanglots dans la voix. La seule explication que j’ai trouvée, c’est que j’étais épuisé. Manque de sommeil la nuit précédente (mon père malade était sous ma garde et n’a presque pas dormi de la nuit… donc moi non plus) et fatigue de la journée qui a suivi avec notamment aggravation de l’état du paternel ayant nécessité une hospitalisation aux urgences avec attente interminable. Bref retour à 23 h, sans avoir encore mangé. Départ pour une bonne nuit de sommeil… qui s’achève à 2 h 45, donc.
(Aujourd’hui j’ai une autre explication possible, en plus de la fatigue : c’était la peine des autres qui m’ébranlait ; la mienne, je la supportais.)
La journée a été une torture. Même état que lorsque je n’ai presque pas dormi, après une garde. Sauf qu’après une garde, je vais (presque) directement au lit. Là non. Direction la clinique avec le frérot, la belle-sœur et une tante, pour signer des papiers, récupérer des affaires ; puis les pompes funèbres ; puis retourner voir le paternel… en se demandant comment lui annoncer la nouvelle. Nous décidons d’y aller doucement : dire que la maman ne va pas bien pour dire la vérité le lendemain seulement. En essayant de ne pas craquer, surtout.
Les pompes funèbres… Un bon moment ça aussi : 2 heures pour se faire expliquer tout ce qui va suivre dans les jours qui viennent, et faire des choix, et encore des choix : du cercueil et son molleton aux horaires et lieu des cérémonies. Il faut que j’avoue ici une impression désagréable : regarder les cercueils avec des petits oreillers, comme si on devait dormir dedans, ça, ça fout limite les jetons.
Par contre, lorsque j’ai vu ma mère morte, j’ai trouvé cette manifestation de la mort pas du tout inquiétante. Même plutôt très sereine. Dilution de l’esprit, ne reste que l’enveloppe. Épicure avait raison : on ne doit pas s’inquiéter de la mort, elle ne nous concerne pas tant qu’elle n’est pas là, et lorsqu’elle est là nous ne sommes plus. Évident. Rassurant. Apaisant.
Je ne suis pas très branché rites. J’imagine bien que cela peut présenter parfois un intérêt social. Mais là, je ne suis pas sûr du coup. Un peu l’impression que tout est fait pour rendre la mort effrayante, ce qu’elle n’est pas, je trouve.
Pour la cérémonie, le curé nous demande de faire un petit discours. A quoi bon ? est mon point de vue. Car comment dire en quelques mots une vie entière ? Mais mon plus jeune frère tenait absolument à dire quelque chose. Sauf que, il n’a pas trouvé des mots qui ne concernaient pas seulement son cœur mais aussi celui des autres. Je lui ai donné ceux-ci, qui lui ont plu, et qu’il a pu dire à la cérémonie :
Impossible de ne pas évoquer sa foi indestructible, son goût immodéré pour le contact avec les autres humains, sa langue infatigable, sa joie de vivre qui s’exprimait par une perpétuelle bonne humeur. Ça allait toujours, même quand ça n’allait pas, c’était son caractère. Jamais une plainte.
Et puis son goût, que nous avions un peu de mal à comprendre, pour le ménage. C’était comme un moteur, une nécessité, si bien que nous nous sommes toujours demandé si c’était sa force qui lui permettait de faire son ménage ou si c’était la nécessité de faire son ménage qui lui donnait sa force. Elle ne s’arrêtait jamais. C’est normal : si on regarde bien, on peut toujours trouver encore un peu de ménage à faire, même quand il est déjà bien fait.
Pour des enfants, c’est un bonheur d’avoir une telle maman. Elle nous était dévouée totalement ; rien ne passait avant ses enfants. Désolé papa, on l’a détournée un peu à notre profit, peut-être un peu à tes dépens. Oui mais qu’est-ce qu’on y pouvait si elle nous adorait ?
Et puis son courage, face à la maladie qui la poursuivait sans relâche. La médecine l’avait condamnée à quelques mois de survie… en 1973. Elle a eu le bon goût de vivre encore 38 ans. Les médecins nous disaient que ce qui la maintenait en vie c’était ses enfants. Nous voulons bien le croire. Mais nous savons que c’est aussi grâce à son mari, notre père, qui a veillé sur elle inlassablement pendant les périodes les plus dures. Le plus grand devoir des parents, c’est d’être là assez longtemps pour que leurs petits puissent voler de leurs propres ailes sans trop de mal. A cet exercice là, difficile de trouver quelqu’un qui se sera battu aussi bien qu’elle.
Elle avait besoin de sentir sa famille unie. Mêlée aux souffrances de ses dernières semaines, elle a eu une grande joie de voir la famille s’organiser pour s’occuper, pendant son absence, de son mari malade lui aussi.
Le jour où elle est partie, c’était le 15 juin dernier…
Aujourd’hui, j’en suis toujours au même vécu. Pas de tristesse, pas de manque. Et pas de culpabilité, non plus : on peut avoir aimé, et continuer de trouver la vie agréable… à condition d’en avoir accepté les règles. Je pense que quand on a accepté sa propre fin, sa propre mort, on accepte plus facilement celle des autres. Il me semble que j’en suis là, moi…
Je souhaite la même quiétude pour mes enfants, quand je serai parti.
arrivé là un peu par hasard(club médecins blogueurs)
j »aime bien ce texte et cette réaction.
dans ma famille la mort est quasi un tabou (bien qu’un de mes fils travaille aux pompes funèbres)
ce qui peine le plus c’est la peine des autres