Il est des conversations qui me mettent devant un choix terrible : vais-je pencher du coté de Démocrite ou d’Héraclite ?
Telle cette conversation récente que nous avons eue ensemble il y a seulement quelques jours.
Il y était question de la formation médicale continue, financée essentiellement par l’industrie pharmaceutique. Je déplorais cet état de fait, en avançant que l’intérêt des labos n’était pas le même que celui de la population générale. Sur ce point nous étions d’accord, dans la mesure où une industrie commerciale n’a pas d’autre finalité que celle de faire du bénéfice, quelles que soient les conséquences, même si celles-ci sont parfois nuisibles à la population. Sauf que cela m’inquiète, alors que pour toi cela semble normal.
La discussion a évolué vers l’évocation d’une force d’opposition à ce problème (je dirais volontiers ce fléau), notamment avec la revue Prescrire, indépendante des labos. Tu as immédiatement « crié » ta détestation envers cette revue qui est, selon toi, trop restrictive, trop intransigeante dans son jugement envers les nouvelles molécules…
Il était alors inévitable de parler du Vioxx®, puis du Mediator®, décriés fort justement, dès leur mise sur le marché, par Prescrire. Le Vioxx®, démonstration de la froideur calculatrice et implacable de Merck qui n’a pas hésité entre une « lourde » amende prévisible (finalement fixée à 4.85 milliards de dollars) et plusieurs milliards annuels (2.5) de chiffre d’affaire de 1999 à 2004, quitte à laisser sur le carreau (ou plus exactement sous terre) des dizaines de milliers d’humains. Quant au Médiator®, que tu puisses dire que c’est quelque chose de bien pour celles qui veulent maigrir (qu’il méritait donc une place sur le marché) m’a quelque peu perturbé. Comment, étant prescripteur, vit-on ce paradoxe de faire du tort au patient alors même que ce tort était prévisible… et que notre métier est − dit-on − de soigner ? L’examen de la situation permet de dire que le Mediator® n’apportait rien, même pour le diabète pour lequel il avait une AMM. Son remboursement étant maintenu, que peut-on déduire d’autre qu’un jeu d’influence du laboratoire Servier ? Nier l’évidence des effets néfastes − déjà relevés depuis longtemps par les autres pays européens qui avaient stoppé sa commercialisation depuis des années − juste pour vendre me semble inconcevable. Enfin… logique pour Servier ; mais pour le médecin, préférer risquer de détériorer les valves cardiaques de ses patients plutôt que donner des consignes d’hygiène de vie me semble le comble de l’imbécillité… si, bien sûr, on connait les effets du Médiator® (c’est le cas actuellement).
La recherche de bénéfice te semble logique, mais tu penses aussi logique que ces bénéfices soient faramineux (ils le sont clairement) pour les investir dans la recherche. Or, la recherche ne donne rien − ou presque − depuis des années, et les seules nouveautés consistent à faire du neuf avec du vieux… et grâce à des dépenses colossales de marketing (l’essentiel des dépenses !), conserver la préférence des prescripteurs. Et puis tu dois savoir que la priorité, dans nos sociétés modernes capitalistes et spéculatives, est le rendement maximum à court terme, sans tenir compte de l’avenir à moyen et long terme… et encore moins de la santé des gens… me semble-t-il.
J’ai déjà écrit ailleurs ce que je pensais du compérage médecin-labo, je n’y reviens pas. Mais quand je pense à nos confrères qui se battent pour une information indépendante dans l’intérêt des patients (c’est à dire de tous, toi et les tiens compris), je suis simplement atterré par ton point de vue qui me semble irresponsable. Je suis obligé, pourtant, d’en tenir compte, car à quoi bon se battre si la situation actuelle convient à nombre de médecins, qui selon moi sont plus ou moins inconscients de l’influence des labos, et qui souvent ne veulent surtout pas en prendre conscience. Ou pire, s’en accommodent assez bien finalement…
Il est étrange que dans la même discussion, ensemble, nous ayons évoqué une citation de Jean-Paul Sartre, sujet d’un devoir de ta fille : « Longtemps, j’ai pris ma plume pour une épée : à présent je connais notre impuissance.»
C’est exactement ce que je pense de l’écriture depuis quelques mois, et qui se confirme encore aujourd’hui. On pourrait tenir le même propos avec la parole en général, pas seulement la plume.
A propos de citation, j’ai partagé avec mes confrères du Formindep cette citation de Joseph Stiglitz (prix Nobel d’économie 2001, et ancien conseillé de Clinton) : « Après avoir vu les mauvais cotés de l’économie de marché, il est impossible de s’extasier devant ses réussites. », avant de la détourner pour en faire une citation personnelle plus générale encore, en leur proposant de changer « l’économie de marché » par « l’être humain » . Après tout, l’imagination consiste en un assemblage différent d’éléments existant déjà… Et à quoi bon un cerveau si ce n’est pour imaginer ?
Bref, j’hésite entre Démocrite qui riait, dit-on, d’observer le comportement de ses congénères, et Héraclite qui pleurait, dit-on aussi, pour la même raison.