À un philosophe

Congédier un ami ne fonctionne pas dans un seul sens (voir À un ex-ami). Il m’est arrivé à moi aussi d’être congédié en tant qu’ami. C’était il y a quelques mois. Un ami philosophe avait perdu son père qui n’était pas loin des 90 ans. Dans un premier temps, en bon médecin, je lui avais fait part de toute ma sympathie, et m’étais même excusé de lui avoir envoyé le texte sur l’arrêt cardiaque qu’il n’avait pas vraiment cœur à lire quelques mois après l’événement. Encore quelques mois plus tard, je suis revenu à la charge (cela me semblait intéressant et nécessaire à discuter, ce problème de la réanimation du sujet âgé… et je reconnais que je suis têtu), et j’ai même ajouté que j’aurais peut-être dû insister la fois précédente, et le bousculer un peu plus… C’est là que j’ai été congédié… Pas violemment, d’ailleurs ; ça a été : « Merci de m’oublier ». Je respecte ce choix. Mais j’aimerais développer.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je reviens sur une discussion que nous avons eue avec ma fille. Elle m’avait dit un jour : « J’sais pas comment tu peux faire ce boulot, ça doit être trop déprimant ! » Je lui avais répondu : « Non ! Au contraire, même… Parce que quand je vois ce que je vois, je me dis que, pour moi, tout va très bien ! »

Je vais vous raconter une journée pas tout à fait ordinaire de travail. Je me suis longtemps interdit de parler de ces choses-là parce que je sais bien à quel point elles sont traumatisantes. Je le fais aujourd’hui parce que je pense que, malgré tout, cela a du bon d’être dans la réalité de ce qui peut arriver autour de soi… donc à soi.

Cette journée avait été marquée par deux interventions bien différentes qui se sont enchainées.

L’objet de la première était un enfant qui, ayant échappé à la vigilance de ses parents qui tenaient une boucherie, avait passé une main dans le hachoir à viande. Toute la main. L’enfant ne saignait pas car sa mère, par réflexe, serrait fortement le moignon contre sa poitrine. Il pleurait, à mon avis, plus probablement à cause de l’extrême détresse de sa mère, car quand je lui ai demandé s’il avait mal, il m’a fait signe que non de la tête. Je n’entre pas dans les détails de cette intervention, sauf pour vous laisser vous imaginer une minute à ma place, quand la mère plonge son regard dans le votre pour vous dire : « Docteur, dites-moi que vous allez sauver sa main ! » Changement habile de sujet (que faire d’autre ?) : « Écoutez, pour l’instant nous allons faire ce qu’il faut, c’est à dire lui mettre une perfusion et le mettre dans un état un peu second ; ensuite, nous irons rapidement à l’hôpital où un chirurgien s’occupera de votre enfant… Bien sûr, vous pouvez rester avec nous pendant le transport (de toutes façons, je pense que rien n’aurait pu l’empêcher de rester). »
Qui ne se projetterait pas quelques instants à la place de l’enfant et des parents ? Le cauchemar absolu ! Tout le reste de leur vie avec cet instant maudit qui sera présent, toujours, chaque matin au réveil, puis, en fond, chaque minute de la journée… et immanquablement certaines nuits, pendant le sommeil. Déjà moi − plus de 20 ans de pratique − j’ai mis plusieurs jours à m’en remettre, c’est à dire pouvoir penser un peu à autre chose… J’ai eu des nouvelles de l’enfant quelques jours plus tard quand j’ai revu ma collègue anesthésiste qui l’avait pris en charge à l’hôpital. Moi, je n’avais pas vu le père… Elle m’a raconté qu’il se tapait la tête contre le mur, dans le couloir du bloc opératoire. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre que se taper la tête contre le mur, quand il vous arrive une chose pareille ?

Juste après, beaucoup plus banal : arrêt cardiaque chez une mamie de 85 ou 86 ans. Bon, cinéma habituel pour faire en douceur, puis annoncer progressivement la fin à son mari. Assis, accoudé sur la table de la cuisine, il tenait sa tête dans ses mains et répétait la même phrase : « Qu’est-ce que je vais devenir ? » Cette phrase revient souvent dans ces situations, et je m’étonne toujours de cette préoccupation de soi d’abord, quand un être que vous aimez − et même que vous aimez le plus − meurt… Bref, je lui annonce la nouvelle, mais je n’étais pas vraiment dans l’empathie (notez, j’ai fait pire : voir protocoles).
Ben oui, mais la relativité n’existe pas que pour Einstein. Là j’avais l’impression de vivre quelque chose de naturel et logique, contrairement à l’intervention précédente. Lorsque le papy m’a expliqué que ça faisait 60 ans qu’ils étaient mariés et qu’ils ne s’étaient pas quittés, je lui ai demandé − sans blaguer − s’il ne s’attendait pas, quand même, à ce qu’un jour ça se termine, parce que déjà 60 ans ensemble c’était quand même déjà bien, non ? Oui, question empathie, on peut faire mieux, mais bon, je suis humain, et le contraste avec ce que j’avais vécu juste avant jouait en sa défaveur, à ce pauvre monsieur.

Bon, tout ça pour dire que je comprends bien que la mort d’un père, ça puisse être un peu dur. Mais bon, à un âge avancé… Qu’est-ce-qu’on veut ? L’éternité ? Je ne pouvais pas imaginer qu’il soit nécessaire de prendre des gants pour parler de mort à un philosophe, même si celle de son père est encore proche. C’est comme si on prenait des gants pour me parler de sang et de larmes. Je ne crois pas que ce soit nécessaire…
Quand j’ai raconté cette « rupture » à mon fils, il m’a répondu : « Pourquoi ça t’étonne ? C’est un philosophe… »
Ben mince, que je me suis dit… Voilà que j’ai un fils qui est un sage, lui.

Si un jour, mon ami philosophe pour qui je suis devenu un ex-ami tombe sur ces lignes, j’espère qu’il comprendra qu’il n’y avait ni méchanceté, ni irrespect de ma part. Juste une vision relative des choses, par une expérience différente de la vie et de la mort. Je lui proposerais aussi d’aller faire un tour sur In memoriam (comme on dit…), 1 et 2.

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One Response to À un philosophe

  1. Abricotier says:

    Je viens vous lire de temps en temps, appréciant votre honnêteté et votre façon de penser.

    Fin 2007, mon père a fait un AVS un matin, seul chez lui, à 77 ans. Sa compagne ne l’a trouvé que quelques heures plus tard, une fois le cerveau totalement noyé dans l’hémorragie, irrécupérable donc.
    Elle s’est longtemps lamentée de ne pas l’avoir trouvé plus tôt, je lui ai toujours répondu que j’en étais très contente pour mon père. Il aurait été tellement malheureux de vivre diminué, lui qui avait besoin et de son autonomie et de sa marche quotidienne de plusieurs km. C’était un randonneur hors pair qui avait un féroce besoin de bouger. Je suis heureuse pour lui qu’il soit parti AVANT de ne plus pouvoir vivre comme il le souhaitait. Même s’il me manque. Ca, c’est mon « problème », pas le sien.
    Je ne lui rentre pas dedans parce que je comprends qu’elle aurait voulu profiter de sa présence plus longtemps, mais quand je l’entends, je constate qu’elle croit aimer mon père mais sans tenir compte de lui.

    Nous nous sommes retrouvés le soir à l’hôpital autour de son lit, mon père en coma bien sûr avec de la morphine pour être sûr qu’il ne souffre pas : mon frère, mon fils aîné et moi-même.
    Tout le monde, en principe, sait maintenant que quelqu’un dans le coma entend ce qui est dit autour de lui. Même avec un cerveau irrémédiablement endommagé. Mon frère, qui se présente toujours comme quelqu’un de solide, de posé, de réfléchi, s’est lancé dans un grand discours sur son ressenti envers son père, ce qu’il lui reprochait depuis son enfance. Mon fils et moi nous regardions, interloqués par ce grand déballage, n’osant intervenir. Mais je me sentais mal, ne sachant pas comment interrompre mon frère sans le blesser et ne voulant pas non plus le laisser continuer devant papa. Et soudain, j’ai eu le coeur broyé de peine pour papa qui n’était pas en mesure de répondre : une unique larme a coulé de ses yeux, de mon côté (mon frère et mon fils étaient de l’autre côté de papa). Seule et unique manifestation physique de sa part pendant ses 3 jours de coma, où il n’est jamais jamais resté seul. Qu’on ne vienne pas me parler de hasard…
    J’étais seule présente auprès de lui quand il est parti. Je le souhaitais pour lui, je lui disais qu’il ne pouvait pas rester bloqué ainsi dans le coma, pour ne pas nous quitter. Il devait sortir de cette impasse. Il a accepté de partir. On s’est donné rendez-vous.
    Mon frère était content que papa soit parti paisiblement, accompagné, mais soulagé de ne pas avoir été présent : il ne l’aurait pas supporté, a-t-il dit. 4 ans et demi plus tard, il est toujours totalement perturbé par ce deuil qu’il ne fait pas, il est rigidifié par le déni. Il a fait le vide autour de lui, s’éloignant de pratiquement tous ses amis, même ceux de très longue date.
    Mes enfants ont fait leur deuil, en pleurant, en acceptant, en parlant.
    J’ai pleuré le manque de mon père, je me suis réjouie pour lui qu’il ait bénéficié d’une fin douce qui n’a pas handicapé sa vie, je suis en paix avec son départ.
    Voilà : tant que notre société tentera de faire croire qu’à force de se soigner frénétiquement pour tout et rien on évitera de mourir, on ne fera qu’éviter de vivre et on n’accompagnera pas nos proches mourants d’une manière respectueuse et aimante.
    Et tant qu’on croira qu’aimer quelqu’un c’est l’avoir à sa disposition, on ne saura pas qu’aimer est respecter et se réjouir que l’autre soit bien dans sa vie, dans son coeur.
    On a encore bien du chemin à faire. Mais vos réflexions bloguées vont peut-être contribuer à faire bouger un peu.